Sommet Afrique France 2020. Accueil et organisation. – conseil municipal du 2 mars 2020
Partager

Intervention de Pierre Hurmic

« Monsieur le Maire, mes chers collègues,

Nous sommes assez sensibles aux propos tenus par Pierre de Gaetan sur cette vision des relations entre la France et l’Afrique, Bordeaux et l’Afrique, j’ai envie de dire cette vision idéale que n’a pas toujours illustré, convenant ensemble, ce qu’on a appelé les « relations françafriques » ou la politique françafrique, donc vision tout à fait idéale et nous n’avons pas la conviction que ce sommet que vous organiserez à Bordeaux sera plus proche de cette vision idéale que vous décrivez que de ce qui a toujours malmené nos relations entre notre pays et l’Afrique, ce que j’appelais à l’instant la françafrique. Sur ce sujet, nous ferons une intervention à deux voix avec Delphine Jamet qui interviendra après moi si vous le permettez.

Un petit mot sur le financement de la manifestation mais je vous l’ai déjà dit à la métropole, je vous le redis ici Pierre de Gaetan, l’État a tout intérêt à organiser ce type de sommet en province puisque cela lui permet de le faire largement financer par les collectivités locales qui l’accueil. En l’occurrence c’était 1,3 millions pour la métropole, aujourd’hui 200 000 € pour la ville de Bordeaux alors que si ce sommet avait eu lieu à Versailles, l’État n’aurait pas trouvé un partenaire financier aussi généreux que notre métropole et notre ville de Bordeaux. Là aussi, cela traduit, en droit fil de ce que je disais tout à l’heure, un peu un désengagement de l’État vis-à-vis de certaines collectivités locales qui sont toujours promptes à financer un certain nombre de charges du domaine régalien de l’État. Vous disiez tout à l’heure Monsieur le Maire que nous sommes girondins, je crois que nous le sommes nous, en ce qui nous concerne énormément puisqu’être girondin c’est aussi savoir résister au pouvoir central. C’est cela qui caractérise l’esprit girondin et que pense qu’il ne faut pas louper un certain nombre d’occasions dans lesquelles on peut manifester cette indépendance et cet esprit de résistance au pouvoir central.

La deuxième observation que je voulais vous faire, j’aimerai Monsieur le Maire ou Pierre de Gaetan, que vous puissiez nous rassurer sur la façon dont ce sommet affectera ou n’affectera pas la vie quotidienne des bordelais dont vous avez, dont nous avons, la responsabilité. Quand on regarde des exemples récents de ce qu’ont été ces grands sommets internationaux décentralisés, on ne peut pas s’empêcher de penser au G7 qui a été organisé à Biarritz et qui pour la population locale et pour les commerces locaux a été une catastrophe, des baisses de chiffres d’affaires de l’ordre de 70 à 90%, des consignes de sécurité pesant sur toute la ville et allant bien au-delà du périmètre fréquenté par les membres du G7 qui ont affecté durablement la ville et la population biarrote. Est-ce que vous êtes aujourd’hui en mesure de nous dire qu’il n’en sera rien vis-à-vis de la façon dont les bordelais pourront vivre pendant cette période-là ? Est-ce qu’il y aura une modification dans le fonctionnement du tram ? J’ai noté, en lisant le journal ce matin, comme quoi il faut toujours lire le journal avant un conseil municipal, que déjà on apprend subrepticement, dans une brève du journal Sud-Ouest que 25 000 personnes sont attendues mais que l’aéroport va être fermé pendant deux jours. On n’en avait jamais entendu parler donc c’est peut être un dommage collatéral de ce sommet même si on peut se féliciter de la baisse du trafic aérien mais ces deux jours de fermeture seront compensés par le nombre de jets privés qui viendront auparavant, je vous l’assure, le bilan carbone de ce sommet sera vraisemblablement un désastre. Deux jours de fermeture de l’aéroport de Mérignac que nous apprenons subrepticement de même qu’on a appris subrepticement qu’il y avait un grand bal prévu par le Réseau Éducation Sans Frontière qui devait avoir lieu à Saint-Michel, un bal populaire, vous faisiez allusion tout à l’heure Monsieur le Maire au fait que vous aimiez bien les manifestations populaires mais précisément, il y en avait une au moment du sommet, place Saint Michel, mais vous avez indiqué aux organisateurs qu’il allait être annulé en raison de la concomitance avec le sommet. J’aimerai savoir s’il va y avoir d’autres annulations. Et que vous nous disiez de la façon la plus précise possible quelles seront les conséquences sur la vie quotidienne des bordelais à l’occasion de ce sommet Afrique France à Bordeaux. Je vous remercie pour précision des réponses que vous nous apporterez. »

Intervention de Delphine Jamet

« Monsieur le Maire, mes chers collègues,

Monsieur l’Adjoint, comme l’a dit Pierre Hurmic, je souscris totalement à tous vos propos mais malheureusement, la vie ce n’est pas comme ça, je pense qu’on n’est pas dans un monde où l’intelligence humaine et la fraternité entre les peuples va être seulement portée au moment de ce sommet, je pense qu’il faut relativiser les choses et c’est dans ce sens que je veux intervenir. Bien entendu, il ne s’agit pas de monter les uns contre les autres mais il s’agit de remettre les choses à plat sur certaines questions.

Ce sera pour notre groupe une abstention ferme parce qu’il nous semble, je suis allée voir le site internet du sommet, j’ai bien étudié tout son contenu, ce qu’il nous était proposé, que ce sommet paraît être encore un reliquat d’une vision passéiste des relations avec ce continent. Nous aurions pu nous attendre a ce qu’en 2020 la France propose à ces partenaires européens de s’inscrire dans cette démarche et de passer d’un sommet Afrique – France à un sommet Afrique – Europe.

Certes, ce sommet porte sur les villes durables, mais le changement climatique et les évolutions qu’il nous impose ne doit être un prétexte à la poursuite de relations néocolonialistes. La coopération n’est pas l’accaparement des richesses et la destruction des écosystèmes par l’activité des multinationales. J’étayerai mon propos en citant quelques-unes des entreprises partenaires de l’évènement : Bolloré, Colas, Veolia, Suez… très bien connu en Afrique, mais pas forcément tout le temps bien accueilli là-bas, qui ne prennent pas part à l’évènement par philanthropie. La dette de la France envers l’Afrique est considérable et notamment en matière d’écologie où nous avons laissé faire pendant des années ces mêmes multinationales.  Aujourd’hui on voudrait nous laisser croire qu’elles vont respecter les Afriques et les Africains ? Qu’elles vont apporter un modèle de développement bas carbone et respectueux des objectifs de développement durable de l’ONU ? Laissez-moi avoir quelques doutes sur cette question.

La coopération que nous souhaitons est une coopération entre les peuples et non une coopération seulement économique où aucun « ruissellement », expression chère au Président de la République et souvent aussi à vous Monsieur le Maire, n’est possible notamment dans les pays où les dictatures font rages. Vous allez me dire que le sujet de ce sommet n’est pas qu’économique et je veux bien vous croire pourtant quand on va sur le site du sommet, si nous trouvons bien la liste des multinationales, des grands médias, des partenaires institutionnels, des financeurs qui s’engagent on ne trouve nulle part la liste des ONG, des associations ou syndicats qui seront présents pour porter une autre vision d’un modèle de coopération plus enclin à porter les valeurs d’une coopération entre les peuples.  L’ouverture du village des solutions au grand public sur une seule 1/2 journée montre aussi la place que l’on laisse aux Bordelaises et aux Bordelais pour s’intéresser à ce continent. Je sais qu’un contre-sommet, s’organise avec des associations pour porter des sujets, parler des droits humains, qui sont, excusez-moi de vous le dire, sont le grands absents de ce sommet Afrique France, et des visions différentes sur la coopération et les rapports de la France avec l’Afrique j’espère qu’on les laissera s’exprimer.

D’où l’intervention de Pierre Hurmic tout à l’heure, quand on sait que le bal du Réseau Education Sans Frontière a été interdit, nous nous interrogeons vraiment sur le fait que ce contre-sommet Afrique France puisse s’exprimer et apporter d’autres questions sur la table que ce qui va être fait au moment du sommet.

Par ailleurs, quand nous aurions aimé que des sujets centraux comme la santé ou la gestion des déchets soient clairement mis en avant, et alors là je vais revenir sur les propos qu’a tenus par les représentants de l’avant-conseil municipal qui m’ont beaucoup intéressé. Quand on parle de mobilité, on aurait aimé parlé aussi de migrations mais aussi bien-être et santé qui est un petit bout d’une catégorie dans laquelle c’est un patchwork de thématiques dans lequel on ne retrouve finalement pas grand-chose, ce n’est pas très bien défini. Je pense qu’on aurait pu mettre vraiment en avant la question de la santé et la question des déchets qui est fondamentale en Afrique puisque nous déversons nos déchets chez eux. Cette notion de déchets aurait dû être un pan entier de ce sommet Afrique France, si on veut parler des villes durables. Là, c’est une sous-sous-sous-sous petite partie qu’on a du mal à dénicher quand on va sur le site et les thématiques

Une thématique entière de ce village est consacrée à la cité connectée, elle est très mise en avant dans ce village des solutions, où l’on considère d’emblée et je cite que « la ville durable est donc connectée. » Là, moi, ça me laisse quand même un peu perplexe. Avec l’illustration d’une jeune fille, dont on ne voit pas le visage, portant un casque de réalité augmentée… Laissez-moi tout de même mettre quelques réserves sur cette affirmation. Si je considère que le numérique peut effectivement apporter des solutions, il est aussi important de rappeler que toutes les innovations ne sont pas forcément un progrès. Et rappelons ici que le numérique a une empreinte carbone qui ne fait que s’accroitre. Importer en Afrique notre façon de consommer le numérique reviendrait à démultiplier par un nombre considérable l’empreinte carbone planétaire. Il faut donc arrêter de faire croire que nos modèles sont une solution durable et savoir dire que notre modèle de développement n’est non seulement pas durable mais intenable pour la génération qui est en train de naître.

Enfin, je souhaitais aussi souligner qu’une ville durable c’est aussi une ville qui sait accueillir. Et, il me semble qu’il y a une énorme contradiction dans ce sommet à parler de solidarité avec l’Afrique quand en France et en Europe il y a une énorme crise de l’accueil des populations, notamment africaines et que la Méditerranée se transforme en cimetière.

Je vous remercie »

Nicolas Florian : Je ne vais pas épiloguer avec vous mais quand on affiche comme vous un tel degré de certitudes, un tel niveau d’arrogance vis-à-vis des autres, une telle conviction de la vérité absolue, il faut se prononcer plus fermement. Abstention ferme ça ne veut rien dire Madame, l’abstention c’est quand on est ni pour ni contre. Abstention ferme ce n’est rien du tout. Quand on affiche un tel niveau de précision dans la conviction et surtout la capacité que vous avez à vouloir imposer aux autres vos seules convictions, il faut voter contre. L’abstention ferme c’est du pipeau, Madame. Il faut aller au bout de votre démarche. Assumer cette vision élitiste de la réflexion intellectuelle que vous portez. Et ne vous abstenez pas, votez contre.

Delphine Jamet :

« Oui, je veux reprendre la parole. C’est assez insultant ce que vous m’avez dit, vous me traitez d’arrogante quand je parle avec le cœur. Je disais juste qu’il y a des sujets qui ne sont pas mis sur la table dans tous les documents auxquels nous avons accès. Je suis désolée, nous faisons partie de l’opposition, cela fait des années que je dis sur ces bancs qu’on manque d’informations. On est souvent dans un temps contraint pour intervenir. Moi je suis allée voir les informations auxquelles tout un chacun a accès, c’est-à-dire le grand public, en allant voir le site internet, en allant voir la délibération. De ce que j’ai vu, effectivement ce n’est pas en profond accord avec ce que je pense et ce que je ressens d’où mon abstention parce que j’essaye de vouloir faire confiance à Pierre de Gaetan sur ces questions et en disant que ce sommet va être quelque chose de bénéfique pour tout le monde. Effectivement, je sais que le peuple africain n’a pas besoin de nous en fait, je pense clairement qu’il n’a pas besoin de nous. C’est ça que je veux dire, et quand je vois que c’est juste des multinationales comme celles-là qui sont tout le temps mises en avant, c’est ça mon problème et c’est mon cœur qui parle ce n’est pas de l’arrogance, Monsieur le Maire. Si au bout de 6 ans vous ne l’avez toujours pas compris, je pense qu’il y a un problème. »

Nicolas Florian : « je maintiens que c’est une arrogance intellectuelle dans ce sujet comme dans d’autres que de considérer qu’il n’y a que ce que vous préconisez personnellement qui a valeur absolue. Voilà, c’est comme ça que vous l’exprimez. C’est comme ça que je le ressens. Ce n’est peut-être pas votre volonté absolue mais moi la façon dont je reçois vos interventions c’est comme quelqu’un qui prophétise ou qui évangélise sans laisser de place au débat. C’est comme ça que je le ressens mais si vous me dites que ce n’est pas le cas j’en accepte l’augure. »